| |
Nicolas Sarkozy achèvera
peut-être sa visite éclair
à Strasbourg, ce samedi,
avec un torticolis. Car le tandem
Fabienne Keller et Robert Grossmann,
élèves appliqués
de la politique sécuritaire
du gouvernement, ne manquera
pas de lui faire admirer le
tout nouveau dispositif de vidéosurveillance
en service depuis vendredi midi.
Depuis une dizaine de jours,
une quarantaine de caméras
sphériques ont fleuri
en toute discrétion dans
les rues du centre-ville et
autour du marché de Noël
qui s'ouvre samedi matin.
Prétexte. La vidéosurveillance
n'est pas une nouveauté
dans la capitale alsacienne
: l'ancienne municipalité
avait équipé certains
tramways et bus de caméras,
et depuis l'année dernière
les abords de la foire sont
quadrillés par des caméras
rectangulaires pivotantes. «L'effet
a été immédiat
sur la délinquance»,
assure Robert Grossmann, le
président de la communauté
urbaine de Strasbourg (CUS),
qui compte sur la publicité
faite autour de ces caméras
pour dissuader les pickpockets
et autres fauteurs de troubles.
«Et ceux qui ignorent
leur présence, malgré
les plaques apposées
dans la ville, seront vite identifiés.
C'est pour mettre en insécurité
les malfaiteurs», se félicite-t-il,
sans s'attarder sur les risques
d'attentats qui avaient plané
fin 2000 sur Strasbourg.
Le marché de Noël
constitue le prétexte
pour lancer ce nouveau système.
Mais il perdurera après
le démontage des cabanes
en bois et sera étendu
début 2004 à d'autres
quartiers de l'agglomération
strasbourgeoise (Meinau, Hoenheim).
A terme, il coûtera 2,6
millions d'euros.
Bien entendu, les commerçants
du marché de Noël,
premiers bénéficiaires,
sont ravis. «On en avait
marre de voir des clients qui,
au moment de payer, ne trouvaient
plus leur portefeuille»,
raconte Frank Hoffman, un vendeur
de décorations de Noël.
Les habitants dont les appartements
sont dans le champ des caméras
ont moins apprécié.
Samuel en a repéré
une à cinq mètres
de ses fenêtres et il
se demande sérieusement
s'il pourra encore se promener
nu dans son salon.
Si la loi impose de tout mettre
en oeuvre pour que la vie privée
dans les habitations soit respectée,
elle n'impose pas de crypter
les images. «Nous sommes
allés plus loin que les
prescriptions légales,
assure Francis Jaecki, directeur
délégué
de la sécurité
de la CUS . Avec des caches
de couleur grise qui apparaissent
automatiquement à l'écran
lorsque la caméra filme
un logement.» Un cache
qui se déplace au gré
des mouvements de caméra
et que les agents de surveillance
ne peuvent débloquer
seuls. Et pour ceux qui douteraient
encore et voudraient vérifier
par eux-mêmes, la CUS
propose des visites privées
au centre de supervision vidéo.
C'est dans ce local installé
dans les sous-sols du centre
administratif que les images
aboutissent. Quatorze «vidéosurveilleurs»
assermentés se relaient
par équipes de deux,
vingt-quatre heures sur vingt-quatre,
sept jours sur sept, devant
une vingtaine d'écrans.
Un «chasseur» se
polarise sur un bâtiment
ou sur une situation précise.
Un «leveur» balaie
plus largement les rues. Leurs
rôles : décrypter
les anomalies dans le ballet
quotidien de la ville. Les deals
au fond d'une impasse, les agressions,
mais aussi les accidents de
la route, les malaises sur la
voie publique ou les SDF oubliés
en pleine nuit. A l'aide d'un
joystick, ils peuvent zoomer
jusqu'à cent fois sur
les visages ou lire une plaque
d'immatriculation à 200
mètres.
«On doit avoir le bon
"pif" pour savoir
où regarder», explique
un vidéosurveilleur,
sans préciser ses critères
de sélection. Le centre
de supervision est relié
à l'hôtel de police
par une webcam. «En temps
réel, nous pouvons transmettre
aux policiers les images suspectes»,
précise Christian Anthoni,
chef de la prévention,
de l'animation et de la sécurité
de la CUS.
«Enfermement».
«C'est Big Brother qui
se met en place», a tempêté
Jean-Marie Brom au nom des Verts.
Car «on ne filme pas les
délinquants, mais ceux
qui pourraient le devenir :
nous sommes tous suspects».
Sa collègue de l'opposition,
l'ancienne maire PS Catherine
Trautmann, estime elle aussi
qu'avec «une surveillance
aussi systématisée,
la sécurité, qui
devrait être une liberté,
devient un enfermement».
Mais est-ce parce qu'à
force de se multiplier dans
les villes et les magasins,
les caméras sont entrées
dans les moeurs ?
Toujours est-il qu'à
Strasbourg, cette débauche
d'yeux inquisiteurs n'a pas
suscité plus d'émoi
que ça. La municipalité
a toutefois attendu la dernière
minute pour communiquer sur
le dispositif. La bénédiction
de Nicolas Sarkozy, ce samedi
midi, achèvera peut-être
de faire passer la pilule.
|
|